Industrie culturelle: nouveau souffle ou péril?

La culture d’un peuple a une valeur symbolique et identitaire qui impose de fait une certaine diversité. Les revenus issus de la vente des produits culturels sont en progression constante et focalisent en cela de puissants enjeux économiques, autant que de survie des circuits de la création. C’est là tout le paradoxe de l’économie de la culture. Bref retour sur cinquante ans d’évolution structurelle.

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Dans les pays industrialisés, l’économie de la culture fournit une part croissante du PIB notamment aux Etats unis, au Canada et dans l’union européenne. On constate également une progression significative au niveau des échanges internationaux. La part des pays en développement reste mineure mais leur croissance est également soutenue avec l’apparition de nouveaux marchés. Le cas de l’Inde en est un exemple, avec le développement de sa production audiovisuelle et musicale. Le Brésil en est un autre qui concentre ses efforts essentiellement sur le marché de la musique.

Dans le secteur de la musique, 4 grands groupes (Sony BMG Music Entertainment, EMI, Universal et Warner) contrôlent entre 75 à 80% du marché. Dans celui du cinéma, le marché est détenu par les majors « hollywoodiennes » que sont Warner, Columbia Tristar, Disney Studio, 20th Century Fox, Paramount.

Dans le cadre de ces échanges entre nations qui tendent à uniformiser le marché de l’industrie culturelle, l’essor des cultures locales est donc parfois remis en cause. Au niveau mondial, des dispositions protectrices ont orienté les différentes politiques culturelles. Ainsi en 2005, la 33ème Conférence générale de l’Unesco réagit en approuvant une Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles. Elle renforce la Déclaration universelle de l’Unesco de 2001 sur la diversité culturelle en la considérant comme un « patrimoine commun de l’humanité » dont la défense représente un « impératif éthique, inséparable du respect de la dignité de la personne humaine ». Elle vise en outre à créer une plate-forme innovante de coopération culturelle internationale.

Au niveau européen, un rapport de l’European cluster Observatory de 2006 sur l’industrie culturelle, montre que Londres et Paris sont en tête de ce marché. La culture et la création représentaient à cette date 6,5 millions d’emplois à travers l’Europe, avec une concentration des activités dans les grandes villes : respectivement Londres, Paris, Milan, Amsterdam et Berlin.

Au niveau national, ces performances résultent probablement de la mise en place de véritables politiques culturelles qui dès 1958 déjà, passait par des mesures de protection et de financement et des dispositions favorisant la distribution locale. L’hexagone a été reconnu comme « l’exception culturelle française » et se distingue des autres pays d’Europe et du monde. Très tôt consciente des enjeux économiques de la culture, elle a adopté une dynamique culturelle inspirée de la tradition interventionniste du pouvoir sous François 1er et Louis XIV pour protéger les artistes et favoriser l’accès à la culture. Cette tradition  apparaît même dans le préambule de la constitution de 48 avant d’être repris dans celle de 56 et s’institutionnalise par la création d’un ministère de la Culture, confié à André Malraux en 1959, et qui regroupe dès lors les arts et les lettres autrefois rattachés à l’éducation et le cinéma de l’industrie.

Depuis plus de 50 ans maintenant, les aides directes et indirectes s’étendent également aux collectivités territoriales. Grâce à ce dispositif, les équipements culturels ont été multipliés et des protocoles de soutien financier ont été mis en place dans tous les secteurs de la création. Ainsi, un système d’aide automatique à la création existe dans chaque branche et c’est ce qui permet à la France de se distinguer de ses concurrents dans le paysage de l’industrie culturelle. Au théâtre privé par exemple, un fonds de soutien alimenté par les gros succès permet de financer des projets de moins grande envergure. Concernant le cinéma, le Centre national de la cinématographie prélève un pourcentage sur le billet de cinéma pour apporter des aides à l’écriture, à la création ou à la diffusion d’œuvres d’expression française. C’est pourquoi l’hexagone a pu maintenir une offre attractive sur son propre territoire, qu’elle a pu conserver une part importante pour sa production nationale et qu’elle résiste au déclin de la fréquentation des salles alors que ses voisins sont en difficulté. Elle représente aujourd’hui la plus grande part des entrées européennes et demeure à un niveau élevé tant en terme de films (230 films) qu’en terme d’investissements (1,1 milliard d’euros).

L’Italie par exemple, qui avait une industrie cinématographique les plus florissantes, a du abandonner son industrie et perd près de vingt points de parts de marché sur ses propres films. Enfin, le cinéma américain augmente considérablement ses parts de marché dans le monde… sauf en France.

Plus gros que le marché du cinéma (3 milliards d’euros) ou de la musique (817 millions), l’industrie du livre semble suivre la même évolution favorable malgré un contexte économique général de plus en plus turbulent. Elle se positionne même comme la première industrie culturelle en France avec un chiffre d’affaires de 4,19 milliards d’euros pour l’année 2011. La solidité de ce secteur d’activité est renforcée par une consolidation de la vente de livres exigeants avec, de surcroît, une hausse de la vente de romans contemporains, d’essais, de livres d’art…

Cependant, l’arrivée des nouvelles technologies multiplie rapidement les modes d’accès au savoir, la diffusion des œuvres littéraires et artistiques aussi. Le paysage de l‘industrie culturelle se modifie et doit alors repenser son positionnement et négocier avec les géants du numérique. L’édition, aujourd’hui, s’interroge sur la protection des auteurs et des artistes. Une question étroitement liée, de fait, à l’impact du téléchargement illicite sur l’avenir des auteurs et des éditeurs. Google books a ouvert les hostilités avec l’ouverture d’une bibliothèque numérique il y a sept ans, en mettant en ligne les ouvrages indisponibles encore sous droits d’auteurs. Plusieurs éditeurs français ont réagi vivement contre Google en l’assignant en justice. Le dirigeant d’Hachette Livre, Arnaud Nourry, a pour sa part été à l’initiative d’un accord avec Google dès juillet 2011, qui vise à permettre aux éditeurs de garder le contrôle des œuvres dont l’exploitation leur a été confiée comme à satisfaire les auteurs sur leurs conditions de rétribution, tout en encourageant un accès plus large à leurs œuvres. Comme il l’exprime, le métier d’auteur « n’est pas une industrie comme les autres, mais un métier de création pure, un métier au cœur de la cité, de l’éducation et de la démocratie, un métier qui ne saurait être régulé par les seules voies du libéralisme ni dominé par deux ou trois géants de l’internet ». Ainsi, il affirme sa préoccupation de préserver la diversité des productions, la vitalité des librairies, et la coexistence du papier et du numérique.

On le voit bien, l’industrie culturelle suit un cycle de vie jalonné d’âges d’or, de déclins, et de renaissances. Mais elle se retrouve de nos jours face à un défi majeur, à savoir surmonter cette rupture technologique générée par l’explosion des NTIC, bouleversant non seulement les modes de diffusion de la culture, mais aussi la manière dont le public s’approprie cette dernière. Le rapport à l’Œuvre a changé, et la posture d’internaute remplace progressivement celle de consommateur dans ses usages, mais aussi dans son consentement à attribuer une valeur à la création. La culture en sortira-t-elle indemne? Elle se situe, en tout cas, à une période charnière de son histoire.