Trafic d’ivoire : un défi de conservation animale

Espèce protégée depuis 1989, l’éléphant subit une extermination sans précédent ces dernières années, la faute à un trafic d’ivoire de plus en plus incontrôlable à l’échelle internationale. Entre le désir de perpétuer les traditions des grands consommateurs, l’envie de sauvegarder un marché chiffré à des millions d’euros et la volonté de préserver les pachydermes, les avis divergent quelque peu. Mais dans l’ensemble, les objectifs se rejoignent sur un point : il est urgent de mettre un terme au massacre.

IvoireDes chiffres alarmants

Censé perdre en intensité depuis l’interdiction de la chasse aux éléphants, le trafic d’ivoire naturel atteint dernièrement des sommets des plus inquiétants. Une seule statistique résume l’ampleur du fléau : entre 1998 et 2013, le commerce au noir de l’ivoire a triplé. La Cites, la convention internationale en charge de la protection des espèces en danger, parle de massacre d’environ 25 000 éléphants en 2011. Le décompte de la Fondation Born Free affiche même un nombre faramineux de 32 000 pachydermes tués… sur le seul continent africain la même année. Sachant que la population d’éléphants en Afrique s’élève entre 420 000 et 650 000 têtes actuellement, une telle tuerie conduirait l’espèce toute entière à une triste fin dans les années à venir, si rien n’est fait. À ce rythme, on ne trouverait plus trace d’un représentant du mammifère du Big Five d’ici trois décennies. L’avenir des éléphants d’Asie paraît certes moins sombre, même si dans les faits, ils sont exposés aux mêmes risques que leurs cousins africains. Pire encore, leur proximité avec le territoire des deux plus grands acheteurs de produits d’ivoire – la Chine et la Thaïlande – les rend encore plus vulnérables au cas où les « réserves » d’Afrique viendraient à s’épuiser.

Un quelconque lien avec le commerce 2.0 ?

Relativement contrôlé avant 2007, le trafic d’ivoire s’envole presque inexplicablement ces six dernières années. « Presque », puisque les causes de l’accélération du massacre sont facilement identifiables. Le laxisme de la communauté internationale est souvent pointé du doigt, à tort ou à raison. Le fait est que malgré les accords internationaux et l’implication de la Cites, les pays situés sur le territoire des éléphants d’Afrique manquent de personnel, de dispositifs de surveillance performants… et parfois de bonne volonté pour stopper l’hécatombe.

Face à des braconniers de mieux en mieux organisés, tout système de protection instauré jusqu’alors semble infructueux. La « mafia » internationale de l’ivoire possède à tous les niveaux des contacts et des moyens suffisants pour contourner les barrières légales ou administratives posées à leur encontre. Des pays fournisseurs – à savoir les terres d’origine dont le Kenya, la Tanzanie ou l’Ouganda – aux principaux débouchés – Thaïlande et Chine -, en passant par les zones de transit des Philippines ou du Vietnam, les réseaux des trafiquants d’ivoire étonnent par leur complexité.

La complicité de certaines instances dirigeantes n’arrange rien au problème, et encore moins la montée en puissance du marché noir… sur le web. Rien qu’en Chine, les enquêteurs ont décelé 17 847 annonces de ventes de produits à base d’ivoire sur 13 sites d’e-commerce durant le seul mois de janvier 2012. Au Japon, en Thaïlande et en Europe, le commerce de ces articles illicites, allant de simples bracelets/colliers aux défenses brutes, grossit sans cesse. Il ne faut pourtant pas s’étonner de ce revirement de situation, Internet étant devenu un vecteur essentiel à la pérennisation des trafics en tout genre. Opérationnel 24 h/24 et garant de l’anonymat le plus total, le web présente un ratio risque/rentabilité très satisfaisant pour les dealers d’ivoire.

Des mesures radicales s’imposent

Vu la prolifération des échanges illégaux sur la toile, Interpol a formulé dans un rapport publié en février 2013 quelques idées intéressantes, afin de mieux encadrer la commercialisation de l’ivoire. Outre le renforcement des lois internationales sur ce produit tant convoité, l’organisation préconise la mise en place d’un encadrement spécifique des négoces en ligne. Une telle solution serait assortie d’une meilleure interaction des États concernés, notamment sur les échanges d’informations portant sur le trafic d’espèces sauvages. Ce dispositif de partage de données existe déjà en Europe avec EU-TWIX, il serait peut-être temps de l’élargir à tous les pays touchés de près ou de loin par le commerce illégal d’ivoire.

L’autre point évoqué par Interpol consiste à établir une Task force affectée aux crimes environnementaux, en l’occurrence les transferts non autorisés d’ivoire, perpétrés en Europe ou ailleurs. En gros, toutes ces mesures restrictives et peu pénalisantes visent avant tout à décourager les braconniers dans leurs méfaits. Nombre d’observateurs et experts environnementaux anticipent déjà l’échec de telles dispositions.

Force est de reconnaître qu’ils n’ont pas forcément tort. Un mafieux habitué à brasser des centaines de milliers d’euros n’abandonnerait pas de si tôt son juteux business au premier obstacle venu. De même, les braconniers trouveront toujours une parade contre les attaques en règle des autorités internationales. Certains analystes parlent dès lors de légaliser le commerce de l’ivoire, pour mieux le contrôler. La proposition ne manque pas de logique, seulement, autoriser la vente d’un produit aussi recherché n’ouvrirait-il pas la porte aux excès en tout genre ? Le destin des éléphants serait alors encore plus incertain.