Entre technicités économique et scientifique, l’arbitrage sur les quotas de pêche s’avère difficile

Le journal Ocean & Coastal Management a publié une étude qui révèle le non-respect des quotas de pêche dans les eaux profondes européennes. Les avis scientifiques n’étant pas respectés, la Commission européenne a décidé de revoir certains quotas et totaux admissibles des captures (TAC). Mais entre pêche durable et besoins économiques, la Commission européenne peine à trouver le juste milieu.

PoissonL’étude du journal Ocean & Coastal Management

Publiée en octobre 2012, l’étude d’Ocean & Coastal Management révèle un dépassement des quotas autorisés en pêche profonde pour la moitié des espèces concernées. Selon le journal qui a réalisé son étude entre 2002 et 2011, les lois de la pêche industrielle elles-mêmes fixent des quotas supérieurs aux avis des scientifiques, et ce, dans 60 % des cas. Une aberration que souligne Sébastian Villasante, spécialiste de l’économie appliquée aux océans et chargé de l’étude du journal Ocean & Coastal Management. En effet, la pêche dans les eaux profondes européennes est réglementée par l’Union européenne depuis 2003 et les recommandations scientifiques font normalement foi dans les textes de loi, notamment pour les espèces à la longévité exceptionnelle comme le poisson-empereur. Ce dernier peut vivre jusqu’à 120 ans et son âge de reproduction est par conséquent élevé. Sa pêche excessive menace donc directement la survie de l’espèce. Mais au-delà de telles irrégularités, l’Ocean & Coastal Management constate que les captures en eaux profondes européennes sont de 3,5 à 28 fois supérieures au quota approuvé. Ce qui est d’autant plus grave que la communauté scientifique ne dispose pas de données suffisantes sur les stocks de poisson en eau profonde pour connaitre l’ampleur des dégâts causés par cette surpêche qui dure depuis plus de dix ans.

La pêche industrielle ratisse de plus en plus profond

Les résultats de l’étude d’Ocean & Coastal Management témoignent également d’une inquiétante expansion en profondeur des flottes de pêche européennes. Les pêcheurs industriels européens seraient les moins scrupuleux et auraient augmenté la profondeur de leurs opérations de pêche de 78 mètres entre 1950 et 2006 alors que l’ensemble des flottes de pêches au niveau mondial n’a augmenté la profondeur de ses opérations de pêche que de 42 mètres sur la même période. Soit une différence de 36 mètres entre les pêcheurs industriels européens et les autres. Une différence énorme lorsque l’on sait que pêcher en profondeur entraîne la capture plus fréquente d’espèces à la longévité exceptionnelle. Sans oublier que la connaissance scientifique des stocks de poisson s’amenuise également au fil des mètres de profondeur. Il sera non seulement difficile de déterminer un quota qui garantisse une pêche durable en eau profonde, mais encore plus de le faire respecter. De plus, les captures accidentelles sont à prendre en considération pour la sauvegarde de la biologie marine. Ces dernières ne représentant pas d’intérêt économique, elles sont difficilement défendables face à des pêcheurs artisans qui demandent une augmentation des quotas en eau profonde pour pouvoir vivre de leur activité.

Des totaux admissibles des captures en eau profonde augmentés pour 2013 et 2014

La Commission européenne a décidé d’augmenter légèrement les totaux admissibles des captures (TAC), mais uniquement sur certains stocks et quelques zones de pêches. Une décision sur laquelle la communauté scientifique est partagée, mais qui reste raisonnable. En effet, la pêche en eau profonde dans la zone européenne ne représente que 1 % des prises débarquées. À prendre également en considération, le nombre important de communautés locales dépendant de cette activité. Des milliers d’emplois sont en jeu, et même l’économie de certaines villes. La Commission a donc décidé d’augmenter le TAC de plusieurs stocks de poisson, dont celui du grenadier de roche — porté à 4500 tonnes — et celui du sabre noir des eaux occidentales. Ces stocks de poissons semblent être proches du rendement maximal durable (RMD), selon la Commissaire européenne chargée des affaires maritimes et de la pêche, Maria Damanaki. D’où la décision d’augmenter leur TAC. En revanche, le TAC de trois autres stocks a été diminué, le TAC de 8 stocks a été maintenu tandis que celui de 6 stocks a été ramené à zéro. Des diminutions qui témoignent de la volonté de la Commission à respecter les recommandations des scientifiques. Ces décisions ne résoudront pas tous les problèmes, car le plus important reste qu’elles soient respectées. De plus, le dilemme entre rendement maximal durable et risques économiques ne se pose pas qu’au niveau européen. En France par exemple, les artisans de la pêche au thon rouge sont en péril et attendent un geste de la part du ministère de la Mer alors que ce dernier ne choisit pas les quotas. C’est la Commission européenne qui décide.

La pêche au thon rouge en méditerranée : dilemme entre intérêts économiques et RMD

Au mois de septembre dernier, les artisans pêcheurs ont manifesté devant le ministère de la Mer et de la Pêche pour réclamer une augmentation de leur quota de pêche ou du moins, une meilleure répartition du quota accordé par l’Union européenne, entre pêcheurs industriels et pêcheurs artisans. Ces derniers veulent pouvoir pêcher au moins une tonne par bateau, soit environ 30 % du TAC sur le thon rouge en mer Méditerranée. Aujourd’hui, la pêche industrielle s’accapare 90 % du TAC, et si rien ne change, la majorité des artisans pêcheurs seront contraints de déposer le bilan d’ici un à deux ans. Il est donc nécessaire qu’une solution soit rapidement trouvée pour sauver ce secteur sans pour autant augmenter le TAC global. Sachant que le pay-back permettra une hausse du TAC, de 1500 tonnes en 2013, cela pourrait être profitable à un bon nombre de pêcheurs artisans, mais pas tous. Seule la moitié d’entre eux pourrait pêcher la tonne de thon rouge qu’ils réclament. Rappelons que le pay-back est le remboursement de la surpêche des années passées et qu’il se paie par un TAC moins élevé. Ce dernier devrait donc reprendre une croissance progressive bien que cela ne suffise pas à maintenir l’activité de nombreux artisans. Si une solution pourrait éventuellement venir de la Commission européenne, les pêcheurs artisans devront se contenter de la fin du pay-back pour augmenter leurs prises.