L’agriculture peut-elle se passer d’engrais ?

Vantée par les médias, recommandée par les écologistes et encouragée par les gouvernements, l’agriculture sans engrais gagne du terrain en Europe comme dans le reste du monde. Certains analystes visent déjà loin et pensent à une transition généralisée de la culture conventionnelle vers le tout bio. Peut-on vraiment réaliser une telle révolution ?

EpandageLe faux problème du rendement

Passer d’une industrie agricole pratiquement dépendante des intrants chimiques à un système entièrement écologique : tel est le défi que posent actuellement nombre d’écologistes des quatre coins du globe. Si ce projet reste au stade d’utopie et d’aspiration écologique pour quelques-uns, d’autres en font un véritable objectif à réaliser dans deux, trois ou plusieurs décennies. Ce désir paraît en tout point louable, vu les problèmes environnementaux auxquels fait face la planète. Une partie non négligeable de ces dérégulations résultent d’ailleurs de la pratique intensive de l’agriculture « chimique » telle qu’on la connait aujourd’hui. Cette nécessité n’empêche pas nombre d’observateurs et de scientifiques de douter ouvertement de la viabilité d’une transition vers une agriculture tout écologique.

Entre autres arguments, ils pensent notamment qu’une telle révolution déstabiliserait considérablement la chaîne d’alimentation mondiale et aggraverait les pénuries de vivres et la famine dans le monde. En cause, ils évoquent le faible rendement des cultures bio, s’appuyant sur de nombreuses études menées à ce sujet. Ce raisonnement semble justifié sur quelques points. D’abord, la plupart des analyses et expériences réalisées à ce jour démontrent que le rendement des agriculteurs bio est environ 20 % moins élevé par rapport à la culture conventionnelle. Même les agronomes écologistes reconnaissent non sans peine cette réalité. Aussi, la longue adaptation des sols, combinés au manque à gagner en azote et l’insuffisance des fumiers contribueraient tous à la faible productivité des fermes sans intrants.

Des difficultés à relativiser

Cette logique pâtit toutefois de nombreuses failles, mises en évidences par d’autres chercheurs, économistes, agronomes et spécialistes en développement international. Selon eux, l’argument du rendement n’est qu’un faux problème. Certes, la productivité des fermes bio n’atteint pas les mêmes proportions que celle des exploitations conventionnelles. Les critiques oublient toutefois que les sites bios cultivent souvent plusieurs denrées sur un même terrain. Dans les faits, ces fermes produisent ainsi plus de nourriture, même si leur rendement par culture est effectivement faible par rapport à la « normale ».

Les différences de rendement sont également à relativiser, selon la région et ses anciennes pratiques agricoles. Dans les pays développés, habitués à la culture intensive, la chute de la production serait ainsi plus importante lorsque les agriculteurs décident de passer à la culture bio. Cette variation s’explique surtout par le délai d’adaptation des sols, habitués aux engrais phosphatés, potassiques, azotés et autres pesticides/herbicides. Ce phénomène est moins visible dans les pays en développement, notamment là où la culture intensive n’occupe que peu de place. Une partie des fermes écologiques affichent même des rendements plus importants, après quelques années d’adaptation.

Quid de l’apport en azote ?

Les défenseurs de l’agriculture conventionnelle avancent également que les apports en azote des engrais chimiques ne peuvent pas être remplacés par les sources non synthétiques, à savoir les débris végétaux, le fumier et le compost. Or, plusieurs tests contredisent cette hypothèse. Les essais de l’Institut Rodale de Pennsylvanie sur un terrain cultivé à la rotation avoine – maïs – soja en font partie. Au lieu de couvre-sol d’hiver synthétique et sans intrants chimiques, l’établissement a utilisé du trèfle violet pendant quelques années, sans que le rendement n’ait été sensiblement affecté. En Afrique de l’Est, les agriculteurs s’appuient sur une rotation de pois fourragers (voandzou, pois cajan, etc.) pour fixer l’azote. Là encore, la productivité ne s’en trouve pas affectée. Dans d’autres pays, cette lacune en azote est depuis longtemps comblée par les cultures intercalaires.

Trouver le juste milieu

Au regard de ces arguments, une industrie alimentaire sans engrais paraît de plus en plus envisageable. Faut-il pour autant abandonner du jour au lendemain l’agriculture conventionnelle, au mépris des risques que représente un aussi brusque changement ? Et encore, nul ne sait actuellement quelles seraient les conséquences économiques, sociales, politiques et culturelles d’une telle transition à l’échelle mondiale. Ces considérations n’empêchent pas néanmoins les exploitants à s’intéresser davantage aux principes de l’agriculture sans intrants chimiques et s’y conformer progressivement. En France, le nombre d’exploitations certifiées bio augmente ainsi de 12,3 % en 2011 par rapport à 2010, un rythme qui devrait perdurer quelques années encore. La part des surfaces agricoles utiles allouées aux cultures bio reste toutefois minime en France (3,5 %) comme dans le reste du monde. Plusieurs raisons peuvent expliquer ce faible pourcentage, mais le principal obstacle demeure sans doute la difficulté d’appliquer à grande échelle les techniques agricoles écologiques.

Face à ce dilemme, de nombreux experts estiment plus raisonnable d’adopter des pratiques « intermédiaires », à mi-chemin entre l’agriculture conventionnelle et les méthodes 100 % bio. Cette terre du milieu permettrait aux agriculteurs de produire immédiatement deux à trois fois leur production actuelle, sans avoir à supporter les risques d’une brusque transition vers le tout écologique.