L’Europe politique est-elle condamnée à la panne ?

Six décennies se sont écoulées depuis la déclaration Schuman. Malgré les avancées significatives dans la création d’une Europe unie, plusieurs objectifs cités dans le texte fondateur de l’Union européenne restent inaccomplis.

 

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Une Europe en panne ou en crise ?

En 2010, quand la crise de la dette souveraine éclate, Bruxelles s’empresse de venir en aide aux pays concernés, s’appuyant sur l’aide financière de la Banque Centrale Européenne. Les sauvetages de la Grèce, de l’Irlande, de l’Espagne, du Portugal et de Chypre sont le résultat de cette intervention. Chacune des décisions de la BCE a fait l’objet de vifs débats entre les dirigeants des États de l’UE. D’un côté, les nations solides du Nord – à commencer par l’Allemagne, les Pays-Bas, la Norvège, le Danemark – se sont montrées réticentes à l’idée de puiser dans leurs fonds et ceux de la BCE pour sauver l’économie des pays en difficulté. Les États du Sud rétorquent, argumentant que l’inaction de l’Europe pourrait faire sombrer la zone euro, puis l’Europe toute entière.

Cette confrontation économique et financière « Nord-Sud » est juste un sujet de discorde parmi tant d’autres au sein de l’Union européenne. Les questions de politique extérieure, de défense, de finance, d’économie et de plan social continuent de diviser au cœur de Bruxelles. Et pourtant, ce ne sont pas les tentatives d’uniformisation des politiques des nations qui ont manqué. Comment expliquer les divisions d’une Europe censée être unie sur ces points pourtant fondamentaux ? Devrait-on y voir les limites d’une Union européenne qui peine à imposer ses idées à tous les États membres ? Ou faut-il les considérer comme les prémices d’une crise, qui menace de faire voler en éclat l’alliance entre les 28 pays du Vieux-Continent ? La réponse se trouve entre les deux. Malgré la volonté des dirigeants à trouver une forme unique de la politique européenne, ils ont du mal à trouver les moyens et les bonnes formules pour atteindre leurs objectifs. En même temps, il est urgent d’agir, vu les risques auxquels s’expose une Europe plus divisée que jamais.

L’euroscepticisme monte en puissance

Il serait déraisonnable de parler d’une Europe au bord du gouffre, même si le groupe des 28 semble s’en rapprocher dangereusement. L’euroscepticisme n’a de cesse de gagner du terrain, en particulier dans les régions australes de l’Europe. Grecs, Italiens, Portugais et Espagnols apprécient peu la rigueur budgétaire exigée par Bruxelles en 2010 en contrepartie du sauvetage de leurs banques. Beaucoup s’estiment être pris en otage pour effacer des dettes qu’ils n’ont pas contractées, mais qui sont le fruit de nombreuses années de mauvaise gouvernance de dirigeants… agissant selon les directives de l’UE. Les critiques dépassent souvent le seul cadre des institutions de Bruxelles. Las de l’impuissance constante de leurs élus face au poids de l’UE, certains individus et politiciens ne se privent pas et s’attaquent directement au leader et figure représentative de l’Europe politique : l’Allemagne d’Angela Merkel. Le gouvernement allemand n’en finit pas d’essuyer les critiques de tous bords. Les plus acerbes vont même jusqu’à l’accuser d’user de son influence sur le groupe des 28 pour protéger ses propres intérêts.

La percée des mouvements radicaux et nationalistes

Si les reproches restaient au stade des mots, Berlin et Bruxelles n’auraient rien à craindre. Seulement, ces accusations sont massivement reprises par les mouvements radicaux un peu partout en Europe. En France, le Front National et l’Aile radicale gauche profitent ainsi de l’euroscepticisme ambiant pour accroître leur influence. En Autriche, la percée du parti d’extrême droite FPÖ lors des législatives de 2013 va dans ce sens. L’Italie, l’Irlande, la Grèce, la Grande-Bretagne et bien d’autres pays connaissent la même situation, à des degrés variables. Même si ces mouvements ont peu de chance de s’imposer au niveau national, leur influence lors des prochaines législatives Européennes – programmées en 2014 — inquiète réellement les pontes de Bruxelles.

Perte de crédibilité sur la scène internationale

Les cas de clivage de l’Union européenne sur des sujets de politique extérieure sont nombreux. On parle notamment du vote de l’adhésion de la Palestine à l’ONU, de la récente guerre au Mali ou encore de l’intervention en Syrie. Ces situations ne sont pas sans rappeler les débats houleux à Bruxelles, à la veille de la guerre d’Irak en 2003. À l’époque, la plupart des pays européens semblent d’accord sur un point : l’invasion de l’Irak n’est nullement justifiée. La question était alors de savoir quelle serait la position à prendre vis-à-vis du grand frère américain, principal allié et protecteur du Vieux-Continent. On connait la suite. Quelques puissances – dont le Royaume-Uni, l’Italie, l’Espagne et les Pays-Bas – ont passé outre l’unité politique de l’Union européenne pour faire bonne figure auprès des États-Unis. Ces dissensions présentent surtout l’Europe comme une alliance faible, dépendante de la volonté américaine sur la scène internationale. Au vu de ces risques, il est urgent pour Bruxelles de relancer le vaste chantier d’une Europe unie et solidaire à tous les niveaux. L’inaction la conduirait irrémédiablement vers une panne certaine, voire une implosion aux conséquences désastreuses pour la région et pour le monde en général.