Pourquoi l’économie a besoin de paternalisme

Si la crise a dévoilé la part d’ombre d’un monde des affaires à la dérive, les différents acteurs se mobilisent afin de trouver les clefs d’un entreprenariat durable, éthique et performant. Une nouvelle dynamique qui s’inspire d’un paternalisme remis au goût du jour.

Le familistère de Guise - Symbole du paternalisme entrepreneurial

Le familistère de Guise – Symbole du paternalisme entrepreneurial

De la morale patronale d’hier à l’éthique managériale d’aujourd’hui

C’est dans un contexte marqué par la grogne ouvrière et les premières tentatives de réglementation du travail que naît le paternalisme au début du 20e siècle. Le patronat entend « réenchanter » le monde de l’entreprise et affirmer ses capacités à satisfaire les besoins et aspirations de ses employés. L’entreprise est prête à donner à son employé un cadre de travail et de vie optimal à condition qu’il lui soit loyal. A l’instar de l’Etat, il consacre des moyens importants à l’éducation, au logement, à la santé et même aux loisirs. La responsabilité des chefs d’entreprises se dessine, laissant entrevoir leur rôle de citoyen au sein de la société toute entière.

En France, des entreprises comme Schneider ou Michelin, ont construit leur réussite sur ce modèle paternaliste en créant un espace local de vie prévoyant des logements, des écoles, des hôpitaux, des associations et même des églises. Paul Ricard avait quant à lui amélioré les conditions de vie de ses salariés en leur offrant un intéressement sur les bénéfices de l’entreprise ou un temps de travail réduit. Face à l’émergence de l’Etat Providence et à l’essor du libéralisme, le modèle est petit à petit tombé en désuétude. Si la vision traditionnelle d’un paternalisme teinté d’une bienveillance autoritaire est dépassée, ce modèle continue pourtant d’inspirer les entrepreneurs.

Le paternalisme 2.0

La crise économique a terni la réputation d’un monde des affaires qui peine à retrouver un sens et la confiance des citoyens envers les dirigeants d’entreprises. Conscients de cette remise en question, certains acteurs du monde des affaires ont eu à cœur de proposer une vision de l’entreprise au sens retrouvé. Ce souci de morale, qui s’apparente aujourd’hui plus à l’éthique, constitue le continuum entre le paternalisme originel et ses acceptions contemporaines.

L’essor des entreprises familiales, dont le modèle est cité en exemple face à la crise, incarne cette nouvelle veine. En effet, elles entendent proposer à ses salariés une relation basée sur la confiance. « Notre seul argument est d’offrir une certaine sécurité pour l’avenir. Nous passons un contrat moral avec nos salariés (…) qui nous oblige à nous comporter de façon responsable et respectueuse avec eux. De leur côté, les salariés nous montrent une vraie fidélité et développent un sentiment d’appartenance à l’entreprise », constate Stéphane Régnault, président du directoire de l’entreprise Vygon, PME familiale spécialisée dans le matériel médical.

Confiance et écoute toujours, au sein de la société Wonderbox. Bertile Burel et son mari James Blouzard tiennent plus que tout à une collaboration de qualité au sein de la société qu’ils ont fondée en couple. Aussi bien avec les partenaires qu’entre salariés, « l’écoute est le meilleur moyen de garder toujours éloigné le spectre de l’entreprise kafkaïenne et bureaucratique » confie la co-fondatrice. Passionné de loisirs au point d’en avoir fait une entreprise, le couple distille son goût et ses exigences pour le secteur du tourisme dans son management. Le duo de dirigeants recrute exclusivement des salariés motivés et engagés dans le projet d’entreprise. Plus que les beaux discours, la croissance annuelle moyenne de 30% et le faible turn-over témoignent des synergies ainsi créées et de l’émulation instillée au sein de Wonderbox. Le paternalisme est devenu création de motivation, assise sur des valeurs partagées.

De la RSE au maternalisme : une frontière à affirmer

La prise de conscience est telle que les dirigeants n’hésitent plus à adopter de nouvelles méthodes afin de proposer un « mieux vivre en entreprise ». La responsabilité sociale de l’entreprise (RSE) se fait l’interprétation élargie de la notion de développement durable par le monde de l’entreprise. « Nous devons recruter, former, conserver nos équipe… et pour cela l’entreprise doit aller plus loin et se préoccuper de l’environnement de vie de ses salariés » affirme Georges Dao, président de Cari, qui a intégré une crèche au sein de son entreprise. Et nombreuses sont les entreprises, notamment les PME, qui misent sur cet atout de compétitivité. Car la RSE est devenue un véritable secteur de métier, en phase avec les nouveaux modes de travail et les enjeux sociétaux. De plus, elle permet de maintenir l’entreprise dans une dynamique d’innovation.

Une stratégie payante pour Pierre Allary, directeur d’une société de restauration collective dont le succès rime avec engagement citoyen. L’entreprise, dont le chiffre d’affaire enregistre une hausse de 15%, s’engage pour l’emploi et l’insertion professionnelle au Nord de Marseille, car « l’économie doit être au service de l’homme et non l’inverse ». C’est bien ce cap qu’il semblerait judicieux de maintenir, afin de ne pas verser dans le « maternalisme », dont les effets pervers sont dénoncés par Jean Emmanuel Ray, professeur de droit social. Il ne s’agit pas d’ « infantiliser » des salariés ou d’avoir la main sur les aspects personnels de leur vie, mais au contraire de les porter désormais vers une forme d’accomplissement personnel, dans un contexte où le rôle du patron rejoint celui d’un pilote en prise avec les turbulences du marché.