Le lien social en entreprise, réalités et gouvernance

L’appellation « relation de travail » n’est pas fortuite : le monde professionnel est un espace de relations, de liens sociaux entre des individus rassemblés dans un but déterminé et selon des modes organisationnels qui peuvent varier. Entre enjeux de management et logiques de gouvernance, la question du lien social en entreprise n’en est pas moins une préoccupation constante.

ID-100257584(source : freedigitalphotos.net)

Des contre-exemples nombreux et variés

Orange-France Télécom restera encore longtemps tristement célèbre pour la vague de suicides qui a entaché la réputation de l’entreprise à la fin des années 2000. Mais France Télécom n’est pas un cas isolé : de Renault à la Poste en passant par le FNAC, les suicides professionnels sont malheureusement courants. Mais encore fait-il en expliquer les causes pour faire en sorte que cela ne se reproduise pas. « Se suicider sur son lieu de travail est lourd de sens, ça oriente la réflexion des survivants vers la cause de la souffrance éprouvée par la personne », explique le Dr Bertrand Gilot, psychiatre.

La cause n’est généralement pas difficile à déterminer : pressions productivistes, management inhumain, manque de confiance… le tout se résumant souvent par l’absence de lien social entre les individus, au-delà de la seule relation hiérarchique. Médecins, policiers, banquiers, agriculteurs… aucune profession n’est épargnée, mais les grands groupes sont particulièrement exposés : « Plus la structure est grande, plus il est facile (pour la direction) de fonctionner de manière inhumaine, poursuit le Dr Bertrand Gilot. On se rend compte bien souvent qu’il y avait des tensions très violentes avec un tiers (un supérieur par exemple), des tensions qui n’ont pas pu être exprimées directement comme on peut le voir dans les PME. »

Syndicats et lien social : des tendances contradictoires

Même dans des entreprises où règnent en apparence une forte cohésion entre les salariés, les choses changent. La grève de la SNCF de juin 2014 a illustré ce phénomène de manière prégnante : la division entre grévistes, non-grévistes, syndicats et patronat tend à durcir les relations sociales entre individus. Même dans les bastions du syndicalisme, tels la SNCF, les relations sociales évoluent. Christian Thuderoz (1) pressentait cette évolution des rapports sociaux dans les entreprises à forte présence syndicale dès 1995 : « Différents éléments se combinent aujourd’hui dans l’atelier pour y dessiner une nouvelle donne sociale et productive. On peut ainsi constater […] une réécriture du lien social, à mesure que se construisent de nouvelles identités ouvrières, sur fond de crise des projets collectifs antérieurs, tels ceux portés historiquement par le syndicalisme». L’individualisme en entreprises a diminué l’efficacité et la portée de
l’action collective. Poussées à l’extrême, les tendances individualistes s’apparentent par contre à des comportements de passagers clandestins, tel que théorisés en 1965 par Mancur Olson, socio-économiste américain. Or, cela n’est ni dans l’intérêt du salarié, ni, de façon plus surprenante, dans celui de l’entreprise.

Lien social, syndicalisme et productivité

La France a le deuxième plus faible taux de syndicalisation des salariés des pays de l’OCDE, avec à peine 7,8 % des salariés inscrits auprès d’une centrale syndicale. Mais le patronat aurait plutôt tort de s’en réjouir. Dans son article (2) paru en 1996, Thomas Coutrot explique que « la présence de délégués syndicaux et de délégués du personnel apparait associée à une productivité globale plus élevée. […] La présence syndicale et de délégués du personnel manifeste l’existence de collectifs de travail, au sein desquels la coopération et l’entraide se manifeste plus aisément, améliorant l’efficacité du travail. »

Une observation confirmée en 2008 par Patrice Laroche et Heidi Wechtler (3), dans leur article « La présence syndicale est-elle liée à la performance économique et financière des entreprises ? », au sein duquel ils évoquent « un lien étroit entre la présence syndicale et la rentabilité économique ». A bien y regarder, ce n’est pas vraiment une surprise, parce qu’avec une instance de représentation, le salarié sait qu’il peut s’exprimer, faire part de ses problèmes, en plus de tisser des liens avec d’autres personnes de l’entreprise, affrontant parfois les mêmes difficultés. Un retour aux fondamentaux du lien social en quelque sorte : l’épanouissement au travail passe par le dialogue, la confiance et l’estime de soi et des autres.

Dialogue et confiance, et à chacun sa méthode

Chez Cofely Ineo, c’est par l’organisation que passe la volonté de créer du lien social : autonomes et responsabilisées, les équipes, qui travaillent entre elles de manière décentralisée au contact du terrain, ont la confiance du management. « Nous maintenons autant que faire se peut les centres de responsabilité au plus près du terrain. C’est un point fondamental, car il en découle la capacité d’initiative de nos équipes. Cette liberté d’action leur permet en retour de faire preuve d’innovation, technologique bien-sûr, mais également commerciale, financière, managériale (…) Notre modèle est donc un modèle entrepreneurial, basé sur la confiance et la responsabilité de tous. », explique Thomas Peaucelle, directeur général délégué de Cofely Ineo. Autonomes, mais pas seules, les équipes du spécialiste en génie électrique fonctionne en réseaux complémentaires, croisant les compétences. Chez GDF-Suez, maison–mère de Cofely Ineo, la logique est similaire : « Le lien essentiel est d’abord dans la proximité. Le manager de proximité organise cette coopération qui fait qu’on converge vers un objectif partagé. On crée une connivence implicite entre les équipes », détaille Jean-Paul Biard, Directeur du Développement RH Groupe de GDF Suez

Evoquant les nouvelles méthodes de communication relationnelle d’Airbus Group, Jean-Marc Décaudin, professeur de gestion et de communication à l’Université de Toulouse 1 et co-auteur chez Dunod de « La Communication interne », explique que « On ne se situe plus du tout dans le rapport de force et la hiérarchie. Au contraire, on poursuit le mythe du « on a tous le même objectif, on va tous s’aider ». Car même si ce n’est qu’un mythe, il a une vraie utilité au quotidien. Les RH d’EADS [aujourd’hui Airbus Group, NDLR], notamment, développent ce modèle de communication qui véhicule l’appartenance à l’entreprise, le réseau social, la considération réciproque… ». Michel Sesques, Executive Vice-President Human Resources d’Airbus Helicopters confirme : « Pour moi, le lien social, c’est arriver dans une entreprise en se sentant à l’aise et en confiance vis-à-vis de ses supérieurs et de ses subordonnés ».

Au-delà du « bien vivre ensemble », la BPCE a une vision encore plus précise de la façon dont doivent s’organiser les rapports hiérarchiques : « Vous avez du lien social quand le manager de proximité se sent plus proche des émotions des collaborateurs que de la vision des dirigeants », pour Laurent Choain, Directeur Management et Dirigeants pour la BPCE. Une conception plus humaine du management en somme, le regard tourné vers le bas, parce que le collaborateur écouté et valorisé, sans même parler de gratifications salariales, sera plus enclin à s’investir pour sa société.

Du bon sens et des principes simples, mais pas forcément partagés partout ou par tous. Compte tenu du temps de plus en plus long que nous allons passer en entreprise, retrouver un management par adhésion, fondé sur l’écoute, la confiance et la responsabilité, s’impose déjà comme une nécessité.

 

(1) Du lien social dans l’entreprise : Travail et individualisme coopératif, Christian Thuderoz, Revue française de sociologie, Vol. 36, No. 2 (Apr. – Jun., 1995), pp. 325-354

(2) Relations sociales et performance économique : Une première analyse empirique du cas français, Travail et emploi, 1996, no66, pp. 39-58, La Documentation Française

(3) Les relations sociales en entreprise,, chap. 11 : La présence syndicale est-elle liée à la performance économique et financière des entreprises ?, pp. 256 – 274, 2008, La Découverte