Aide humanitaire, protection sociale et modèle libéral

Solidarité ONGLa revue trimestrielle de débats et de réflexion Humanitaire consacre son dernier numéro (39/2014) à la thématique « Quel modèle économique pour quel modèle de solidarité ? ». Un article a particulièrement attiré notre attention : « Les ONG, cheval de Troie du néolibéralisme ?  » Présentation.

L’auteur, Caroline Broudic, est consultante indépendante spécialisée en analyse socioéconomique dans des contextes de crise (conflits, catastrophes naturelles, crise économique). Ces dernières années, elle s’est consacrée aux dilemmes de l’aide humanitaire et notamment aux conséquences d’une dépolitisation des questions humanitaires (privatisation des services, sécurité et aide humanitaire, monétarisation des économies rurales…).

Elle présente sa réflexion ainsi : « Cet article vise à décrypter comment, à travers un principe en théorie humaniste – la protection sociale –, le modèle libéral se propage sans confrontation idéologique et en s’appuyant même sur des acteurs portant des valeurs parfois en contradiction. Il s’agit à travers cette réflexion d’apporter des éléments de réponse aux deux questions suivantes : Les ONG ont-elles pleinement conscience du modèle auquel elles participent et y adhèrent-elles ? N’y a-t-il pas hiatus entre les valeurs et principes défendus par les ONG et les actions auxquelles elles participent ? L’idée sous-jacente est également ici de comprendre les mécanismes par lesquels la contestation sociale est non seulement anesthésiée, mais parvient même à être retournée et les énergies récupérées par le système économique et politique dominant. »

La protection sociale est ici sujette à interrogation : « telle que soutenue par les institutions internationales dans les pays en développement dans le cadre des programmes de lutte contre la pauvreté, [elle] fait quasi exclusivement référence à une approche ciblée sur la base de critères d’éligibilité stricts. Elle s’oppose en cela à une vision universelle de la protection sociale qui prône au contraire un accès libre et gratuit à des services publics de qualité (éducation, santé, infrastructures) sans catégorisation. » Et elle ajoute  » Outre son coût, le ciblage pose de nombreuses autres questions d’ordre sociologique et philosophique. Parmi celles-ci, les conséquences sur la cohésion sociale d’une stigmatisation des récipiendaires de l’assistance dans des contextes où une majorité de la population vit à la limite du seuil de pauvreté. »

Elle analyse l’action des ONG ainsi : « La technicité grandissante de nombreuses ONG en réponse à des programmes de plus en plus complexes a pu les détourner d’une réflexion politique sur le sens de leur action. Plus qu’un éloignement du champ politique des individus qui les constituent, la dépolitisation des ONG est plus probablement le fait de leur forte dépendance à des bailleurs institutionnels porteurs d’un modèle uniformisé. » et conclue  » 19Les ONG qui s’inscrivaient parfois dans une démarche contestataire se retrouvent ainsi l’instrument du modèle qui génère les tensions auxquelles elles tentent de répondre. En prendre conscience permettra de s’en affranchir et de regagner en indépendance. »

A lire :

Caroline Broudic, « Les ONG, cheval de Troie du néolibéralisme ?  », Humanitaire [En ligne], 39 | 2014, mis en ligne le 15 novembre 2014. URL : http://humanitaire.revues.org/3056