Des textes anciens au goût du jour

Loin d’être un corpus inerte, la littérature du passé vit et se réinvente sans cesse. Nous sommes loin d’en connaître tous les secrets. Parfois, poser notre regard ancré dans le présent permet une seconde naissance à des textes anciens.

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Une sensibilité française aux textes anciens

Les Français continuent d’être séduits par les livres d’auteurs anciens qui trouvent toujours une place particulière sur la table de nuit ou dans la poche d’un manteau. En ce début d’année 2015 marqué par les attentats de Paris, nous avons été surpris du retour de Voltaire et de son « Traité sur la tolérance » qui figure parmi les meilleures ventes. « Nous prévoyons une réimpression de quelque 10.000 exemplaires. Il est possible qu’elle soit suivie par d’autres réimpressions », a précisé une porte-parole de Folio, qui avait déjà édité l’ouvrage à 120 000 exemplaires en 2003.

A l’étranger, Le Petit Prince poursuit son voyage philosophique et poétique tandis que les lecteurs continuent de frissonner à plus de Vingt mille lieues sous les mers. Le manuscrit original (intitulé Vingt mille lieues sous les océans) de Jules Verne a d’ailleurs été imprimé en 1000 exemplaires par les éditions des Saint-Pères. Un choix qui permet de satisfaire l’engouement intact du public pour les textes anciens et le plaisir de (re)découvrir des ouvrages, des auteurs qui résonnent encore aujourd’hui. A la manière des « chasseurs de trésors », les professionnels du livre et notamment, les équipes d’édition fouillent le patrimoine à la recherche de pépites encore brutes ou de chefs d’œuvres à polir. Régulièrement, des romans, nouvelles ou recueils de poèmes inédits sont retrouvés dans les héritages des descendants d’illustres auteurs ou de collectionneurs privés.

Transmettre et faire vivre le patrimoine littéraire

Parfois les œuvres anciennes ne rencontrent pas toujours leur public. Aussi, le rôle de l’éditeur est de transmettre ces ouvrages aux générations futures pour en garantir l’accessibilité future. En effet, l’éditeur permet au passé de rester présent et bien vivant. Le livre est un objet parfois rare ou unique qui doit être cherché ou redécouvert. Les livres anciens sont souvent fragiles et leur état de conservation, délicat. Le texte, lui, en constitue l’essence. Il demeure sur papier ou sur un écran numérique. L’édition moderne agit donc comme une cure de jouvence et permet ce passage, entre le livre –mortel- et le texte intemporel. Il s’agit notamment de faire vivre les œuvres dont regorge le domaine public. Pour le patrimoine culturel.

A l’heure de la révolution numérique, du digital, faut-il en outre prévoir la fin du livre ancien ? Cette mort annoncée n’est pas un phénomène nouveau, et déjà Gutenberg en son temps avait été contesté dans les mêmes circonstances. La PAO (Publication assistée par ordinateur) ne tue pas le livre ancien, même si sa vulgarisation fait quelque peu souffrir son esthétique. Le numérique peut même, dans bien des cas, venir à son secours. Hachette Livre propose par exemple un service permettant de réimprimer à l’identique et à l’unité des trésors du patrimoine littéraire et historique français puisés parmi les 200.000 références de Gallica, la bibliothèque numérique de la Bibliothèque nationale Française (BNF). Les lecteurs peuvent ainsi savourer la lecture de La bonne cuisine française d’Émile Dumont, primé à l’Exposition universelle de 1889 ou de L’Art des jardins d’Édouard André, figure incontournable du paysagisme à la française.

Un trait d’union entre le livre et le lecteur

Certes, le paramètre économique est intrinsèque à l’activité d’édition, mais il ne saurait suffire à motiver les éditeurs dans leur mission. L’approche des éditeurs est donc celle d’une sélection d’ouvrages qu’ils seront en mesure de diffuser et d’accompagner. Chacun possède une ligne éditoriale propre qui révèle en filigrane une relation singulière au public. Ces derniers adaptent les textes aux attentes actuelles en matière de présentation, de typographie et de format. S’agissant des œuvres du domaine public, on attend des éditeurs qu’ils présentent l’ouvrage de la manière la plus pertinente, agréable possible. A ce titre, on peut souligner le rôle des éditions ou des presses universitaires ainsi que le développement des éditions de poche qui favorisent l’accès à des textes parfois oubliés. La qualité de l’édition se mesure également à l’appareil critique qui est développé par les équipes dédiée à l’édition de textes anciens. Préface, notes, mise en contexte culturelle : ces attentions témoignent d’une expertise et portent une immense responsabilité culturelle.

L’expertise si particulière du « savoir éditer »

Le « savoir éditer » recouvre bien plus qu’un simple travail de réhabilitation et de promotion. L’édition filtre notre perception du passé, elle permet de passer du fonds dormant à la part vivace du legs littéraire. Elle organise l’alchimie comme le souligne Jean-Yves Mollier. Editer, c’est valider un travail critique par un choix éditorial et proposer une expertise particulière, notamment face aux textes du domaine public. Le délicat exemple de Mein Kampf qui sera libre de droit en 2016, illustre bien le délicat défi lancé aux éditeurs. En France, Fayard prépare une édition scientifique grâce au concours d’historiens. « Historiciser permet de déconstruire. Il faut rompre la fascination trouble entourant ce livre, tout en le rendant accessible», précise Fabrice d’Almeida, directeur de collection chez Fayard. Moins polémique et fascinante, la découverte des carnets de Balzac a fait rêver le monde de l’édition. Cet album qualifié de « grand parc de mes idées » ou de « garde-manger » par Balzac lui-même, permet une riche immersion dans la genèse de la Comédie Humaine que les éditeurs et les autres amoureux du livre sauront faire vibrer. « Un grand crime, c’est quelquefois un poème » glissait Balzac dans Peau de chagrin. Gageons que les éditeurs continuent de mener l’enquête.