Qu’est-ce qu’une stratégie d’investissement responsable ?

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La nouvelle n’est pas passée inaperçue sur les marchés financiers. Le 21 aout 2015, Standard&Poors lançait son indice des valeurs, réservé aux entreprises respectant les règles d’investissement édictées par la Conférence des évêques américains. Une démarche « bien catholique » qui s’inscrit dans un mouvement de fond plus connu sous le nom d’investissement socialement responsable (ISR). La démarche séduit de plus en plus les investisseurs de tous bords y compris en France. Petit état des lieux.

Réinventer l’investissement

Réconcilier éthique et financement performant, telle est la promesse de l’ISR. Le secteur financier n’échappe pas à l’évolution de la société en quête de plus de transparence et de sens. En effet, après les excès de la financiarisation révélés par la crise de 2008, les investisseurs doivent désormais montrer patte blanche, plus de transparence et plus de contrôle. Les pressions de la société civile sont fortes pour bâtir une économie alternative. Les acteurs économiques et financiers sont donc poussés à investir de manière socialement responsable. Plus largement, investisseurs et entrepreneurs sont appelés à jouer un rôle positif au sein de la société quitte à repenser leur rôle et la gouvernance établie.

Car l’idée est bien de rendre compatibles le retour sur investissement financier et le développement social. « La finance doit bien sûr procurer des rendements, mais elle doit aussi prendre en compte l’intérêt général et les besoins d’investissement à long terme, ce qui est tout l’enjeu de la finance responsable » explique Thierry Philipponnat le président du Forum pour l’investissement responsable (FIR). Les investisseurs repensent donc leurs stratégies pour afficher un nouveau visage de l’industrie financière. Cette démarche responsable marque une « vraie différence dans les relations que l’on entretient avec son actionnaire », comme le constate Jacques Daboudet, PDG de CapiFrance, le pure-player de l’immobilier. « Le groupe Artemis [la holding gérant les participations de la famille Pinault, NDLR] est une société d’investissement familiale. Mais c’est surtout un actionnaire très professionnel qui se comporte – non pas en financier court-termiste – mais en partenaire de long terme, ayant à cœur, à nos côtés, d’encourager le développement de l’entreprise ». Selon Jacques Daboudet, « la méthode Artemis » permettrait à CapiFrance de bénéficier d’un solide accompagnement financier mais également stratégique. « La variété des expériences au sein du groupe Artemis est source de synergies, d’autant plus que le groupe a à cœur de diffuser les bonnes pratiques pouvant se partager entre des métiers certes très différents » ajoute le dirigeant de CapiFrance. Car évoluant dans un contexte instable, les entreprises ont plus que jamais besoin d’un accompagnement durable et de conseils avisés.  A la clef,  cette démarche responsable permet d’optimiser les performances et de mettre en place un levier de compétitivité durable.

De la théorie à la pratique

L’heure est donc à la prise en compte de critères extra-financiers dans les pratiques d’investissement. S’ils ont longtemps été négligés, ils permettent aujourd’hui d’évaluer puis de sélectionner une entreprise répondant à des critères de développement durable ou à une utilité sociale. Aussi, la sélection ESG (pour critères Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance) est plébiscitée par les investisseurs. Ils permettent de mesurer l’impact direct ou indirect de l’activité de l’entreprise sur l’environnement. De plus, les critères sociaux ou sociétaux, prennent en compte le respect des normes universelles (droits humains, normes internationales du travail ou en faveur de la lutte anti-corruption…). Enfin les critères de gouvernance garantissent une administration saine de l’entreprise ainsi que l’existence de moyens de contrôle.

Cette approche est de plus en plus combinée avec l’exclusion normative. Elle consiste à écarter des émetteurs dont les pratiques sont contraires aux normes internationalement reconnues, ainsi que des secteurs (OGM, nucléaire, armement) qui ne répondraient pas aux nouvelles exigences « durables » ou éthiques. Certains gérants ISR, comme la Financière de Champlain, ont choisi de ne pas investir dans les entreprises dont plus de 5 % du chiffre d’affaires provient de l’alcool, la pornographie, les OGM ou le tabac. Autre stratégie ISR, celle de l’engagement actionnarial qui soumet la participation des investisseurs au respect de valeurs communes. Ainsi, l’Association française des investisseurs pour la croissance (AFIC) a adopté en 2008 la  « Charte des investisseurs en capital », s’engageant par exemple « à soutenir les développements d’activités rentables qui permettent la création ou le maintien des emplois » ou à « promouvoir la mise en place de bonnes pratiques en matière de protection des écosystèmes et de la biodiversité ». Dans ce contexte, les investisseurs responsables jouent un rôle décisif et permettent de faire progresser les pratiques des entreprises qu’ils choisissent de prendre sous leur aile.

Désormais pour trouver des capitaux, les entreprises doivent prouver leur exemplarité. « Quand nous démarrons les due diligences, nous effectuons désormais systématiquement une due diligence sur les critères ESG, et nous utilisons 150 indicateurs pour cela », précise Virginie Morgon, directeur général de la société de capital-investissement Eurazeo. Ainsi, cette dernière a « regardé très attentivement la problématique de la gestion de la supply chain » avant d’investir 285 millions d’euros dans la marque de prêt-à-porter Desigual. Une manière de mieux gérer les risques auxquels sont soumises les entreprises, y compris les enjeux de réputation. L’ISR s’affiche alors comme une stratégie d’investissement s’adaptant aux exigences sociétales.

L’essor de l’ISR

Et force est de constater que cette démarche responsable est en pleine croissance. En 2014, l’ISR comptabilisait 223 milliards d’euros d’encours contre 170 milliards en 2013. Plus largement, l’ISR s’inscrit dans le sillage de la RSE, devenue un enjeu majeur pour les entreprises. Les synergies entre ces concepts laissent augurer d’un bel avenir. D’ailleurs, les produits responsables se multiplient à l’instar des « green bonds » destinés à financer des projets générant un bénéfice environnemental. Autre exemple, la société d’analyse Morningstar va lancer une notation ESG des fonds et des ETF (Exchange Traded Funds, OPCVM indiciels cotés sur les marchés réglementés), ce qui constitue une première dans le monde de la gestion d’actifs. Même le controversé cabinet Goldman Sachs s’y met : le 13 juillet dernier, la société a acquis Imprint Capital, spécialisée dans « l’impact investing » et le développement de solutions d’investissements générant des impacts positifs en termes ESG. A terme, l’ISR pourrait irriguer l’ensemble de notre économie voire permettre une forme de régulation en reconnectant finance et société.