Contre les déserts médicaux en région, les filières de santé se structurent


Sur les 5 dernières années, 2 millions de Français supplémentaires ont été touchés par la désertification médicale et les inégalités entre les territoires ne cessent d’augmenter. Dernière mesure officielle en date, le
« Pacte Territoire-Santé », lancé en décembre 2012 par Marisol Touraine mais dont les effets tardent à de faire sentir. Depuis, des initiatives émanant des professionnels de santé ont pris le relai dans deux secteurs particulièrement concernés par la désertification : la médecine générale et l’optique.

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A ce jour, aucune des mesures incitatives prises par le gouvernement n’a réussi à véritablement inverser la tendance. Les déserts médicaux menacent de s’étendre toujours davantage, au fur et à mesure du départ à la retraite des médecins. Le dernier Atlas de la démographie médicale publié en juin 2014 par la Conseil National de l’Ordre des Médecins (CNOM) révèle que le manque de médecins est manifeste dans plusieurs régions et départements, notamment là où la population générale est en croissance. C’est, par exemple, le cas de l’Ile de France, région qui recense la plus forte baisse des effectifs des médecins en activité (-5,6%) alors que la population y a augmenté de 4% entre 2007 et 2014.

Le Pacte Territoire-Santé lancé par le gouvernement en décembre 2012 est constitué de 12 engagements autour de trois objectifs : changer la formation et faciliter l’installation des jeunes médecins, transformer les conditions d’exercice des professionnels de santé et investir dans les territoires isolés. Il a d’ores et déjà donné lieu à des mesures concrètes en région, comme la mise en œuvre de contrats de Praticien Territorial de Médecine Générale (PTMG). Ce dispositif a été créé afin de favoriser l’installation des jeunes médecins dans des territoires défavorisés en leur apportant une garantie financière de revenus pouvant aller jusqu’à 2 ans. « Il ne s’agit pas d’offrir une récompense financière », soulignait Claude Evin, président de l’Autorité régionale de santé (ARS) d’Ile-de-France, mais « de permettre à des médecins de s’installer pour rendre pérenne et durable la prise en charge des patients ». Fin 2013, les pouvoirs publics avaient signé 180 contrats de PTMG. Les objectifs étaient donc quasiment atteints, puisque Marisol Touraine visait les 200 contrats signés à cette échéance. Le dispositif a été reconduit en 2014, avec 200 nouveaux contrats, lesquels font l’objet d’une répartition entre les régions, ajustée en cours d’année selon les besoins. Mais l’efficacité réelle de ces mesures reste discutable, au regard des besoins dans d’autres professions.

La filière de l’optique est ainsi particulièrement touchée par le phénomène de désertification médicale. Selon les dernières enquêtes de l’Insee, la France compte aujourd’hui 5 855 ophtalmologistes, mais leur nombre devrait chuter de 35 % d’ici 2030. Leur densité est actuellement de 9 spécialistes pour 100 000 habitants avec des disparités pouvant aller du simple au double dans certaines régions. Ainsi, pas moins de 47 bassins de vie ne disposaient pas d’ophtalmologistes en 2014. Dans ce contexte, le délai moyen de consultation est passé à 115 jours et peut atteindre 385 jours dans les zones les plus atteintes par la pénurie.

C’est dans ce contexte qu’est né en septembre 2014 le Comité Filière Optique d’Excellence dont l’objectif principal est de travailler collectivement à l’amélioration de la prise en charge de la santé visuelle en France. A l’origine de ce collectif, une dizaine d’entreprises de l’industrie et de la distribution de l’optique, dont Essilor, Carl Zeiss, Johnson & Johnson, CooperVision, Alcon, Luxottica, Optic 2000, Krys ou encore Morel Lunetterie. C’est la première fois que l’ensemble des acteurs d’une filière de santé, ici les ophtalmologistes, orthoptistes, opticiens et industriels de l’optique, travaillent de façon globale pour renforcer le parcours de soin et proposer des solutions concrètes. L’originalité de ce nouveau dispositif est sa dimension « verticale » qui intègre l’ensemble des professions, des industriels et laboratoires aux patients. Il en est ressorti un document de référence intitulé « Qualité et santé visuelle, pour une filière d’excellence » remis aux pouvoirs publics et invitant à une concertation nationale pour répondre, entre autres, aux questions de désertification. Lors de la présentation du Comité Filière Optique d’Excellence pendant le salon professionnel de l’optique (Silmo) en octobre 2014, Yves Guénin, Secrétaire Général du groupe Optic 2000, l’un des initiateurs de la démarche déclarait : « Il faut vraiment qu’on arrive à donner aujourd’hui le même accès aux soins à tous, sur l’ensemble du territoire. Accès veut dire accessibilité, mais aussi fluidité, c’est à dire la possibilité d’être rapidement traité, soigné et équipé, suivant les cas. Accès, veut dire enfin homogénéité : si j’habite à Lille, à Marseille ou à Paris, je dois avoir les mêmes facilités pour m’équiper ».

La problématique des délais d’attente pour obtenir un rendez-vous chez un ophtalmologiste n’est pas nouvelle. Mais contrairement aux ophtalmologistes, les opticiens-lunetiers se sont, quant à eux, développés rapidement. Ils étaient 28 579 en 2014, répartis dans 11 422 points de vente. Les orthoptistes sont également complémentaires des ophtalmologistes puisqu’ils peuvent, sur prescription médicale, effectuer certains examens et la pose de lentilles de contact sous la responsabilité d’un ophtalmologiste en mesure d’en contrôler l’exécution. Seul bémol, le faible effectif d’orthoptistes en France (3 922 en 2014) et leur forte concentration dans certaines régions au détriment des autres. Déjà, en 2007, un décret avait organisé une délégation de tâches entre ophtalmologistes, opticiens et orthoptistes pour la pratique en cabinet et le renouvellement des lunettes mais il s’est avéré insuffisant. Pour le comité, la démographie médicale déclinante doit donc être compensée aujourd’hui par les possibilités de délégation de compétences et le maillage du territoire, assuré notamment par les opticiens-lunetiers, ainsi que par les progrès technologiques en cours comme la télémédecine ou encore le dossier médical partagé avec lequel le dossier médical optique serait compatible.

A noter que la digitalisation du système de soins est un autre élément clé au service des réseaux de santé en province. Lancé dans le cadre des Investissements d’avenir et doté de 80 millions d’euros, le programme « Territoire de soins numérique » vise à moderniser le système de soins en expérimentant, dans certaines zones pilotes, des services de e-santé. Sur les 18 projets portés par les Agences régionales de santé (ARS), 5 particulièrement innovants et adaptés aux réalités territoriales ont été sélectionnés. Ils devraient à terme permettre eux aussi de mobiliser une majorité d’acteurs en régions au service du patient et de sa sécurité.